Cet essai est une analyse d’un concept qui a fait son apparition dans le débat public : l’Europe serait l’héritière, voir le lieu de naissance de la culture judéo-chrétienne et cela serait le cœur de notre unité.
la problématique que Sophie BESSIS, Historienne spécialiste des relations Nord-Sud et de la condition des femmes en Afrique et dans le monde arabe, entend traiter peut se résumer par une question : comment et pourquoi nous sommes passés d’une Europe gréco-latine à une Europe Judéo-chrétienne ?
Le livre est composé d’une introduction et de 5 chapitres.
Dans son introduction, l’autrice souligne que le concept de « judéo-chrétien » a été forgé en Europe et aux USA pour les distinguer du « monde musulman » car cette notion est absente chez les chrétiens d’Amérique du Sud ou d’Afrique. Elle illustre cette réalité par les exemples de Mac Cain s’en sert dans sa campagne des présidentielles ou Netanyahou pour justifier les frappes sur Gaza.
La première partie est donc l’analyse de l’implantation du concept de « judéo-chrétien ». Sophie BESSIS renverse avec talent l’expression « le grand remplacement » pour le processus de l’effacement de l’Europe gréco-latine. L’auteure expliquant d’une part que l’influence gréco-latine servait à délimiter l’Europe de l’Orient et qu’avant les Lumières, les juifs étaient surtout considérés comme des orientaux (Proudhon par exemple présentait les juifs comme des orientaux) ou comme peuple témoin ou déicide d’avant le christianisme. Pour Sophie BESSIS ce qui annule tout le lien de filiation est le massacre des Juifs d’Europe. L’extermination des juifs en tant que tels devient centrale entre 1962 et 1985 avec le procès Eichemann et la sortie du film Shoah.
Les Lumières permet aux juifs deviennent européens avec une intégration très importante et rapide certes et les Juifs ont contribué la pensée moderne mais la Judéité n’est forcément constitutif de l’Europe. Les juifs comme orientaux sont restés sous le feu des pires clichés antisémites par des auteurs comme Pierre LOTI, MAUPASSANT ou Alexandre DUMAS. L’auteure relève que Hannah Arendt avait démontré que ce même cliché avait utilisé par le sionistes pour permettre la création d’Israël et une césure au sein même de la judaïté avec des a priori très fort sur les Juifs du monde arabe.
Viens ensuite la partie où l’auteure développe son analyse sur la façon dont s’est fait l’oubli pour installer ce concept excluant de « judéo-chrétien ». Cette notion accompagne, en Europe, le retour du religieux pour qualifier tout fait culturel.
Ce retour du religieux se fait en occultant les aspects antisémites compris dans les religions chrétiennes (apostolique et romaine, protestant et orthodoxe) depuis la séparation entre les chrétiens et les juifs. L’Europe chrétienne devait, après la guerre, masquer ses origines anti-juives. Il faut masquer le statut précaire des juifs en Europe pendant le Moyen-Âge, les édits des rois catholiques, les zones de résidence en Pologne ou en Ukraine ou les dispositions présentes dans le code noir.
Le XIXème siècle serait un « siècle juif » grâce à l’assimilation et à l’apport massif de la pensée juive à la modernité européenne et la naissance d’un nouvel antisémitisme. Sophie BESSIS pense cependant que Hannah ARENDT se trompe en voyant une césure entre un vieux et un nouvel antisémitisme. Le nazisme n’est qu’une continuité de l’antisémitisme.
Après guerre, la tragédie de l’extermination nazie conduit l’Europe à reconstruire ses valeurs sur deux stratégies complémentaires : celle d’une part de soutenir Israël dans sa création et son extension puisqu’il est l’héritier des victimes innocentes de la Shoah et d’autre part faire du judéo-christianisme le socle culturel de l’occident. L’Europe s’accapare ainsi le judaïsme. Cela réglerait la question de l’héritage et de la filiation. Et cela entraîne un aspect essentiel du livre de S. BESSIS : si on définit ce qui est européen, définit ce qui ne l’est pas…
Dans le troisième chapitre, l’auteure démontre comment le concept de judéo-chrétien est une machine à expulser, à dire ce qui est étranger et notamment l’Islam. Or, l’Islam fait partie des religions abrahamiques. Par exemple, Il y a 67 occurrences sur Abraham dans le Coran réparties dans 25 sourates ou encore Marie a une sourate dédiée.
L’auteure, s’appuyant sur le livre « Le Coran des historiens », montre que l’Arabie fait partie du monde Antique tardif, il y a des royaumes juifs comme chrétiens par exemple, et que l’Islam naît comme une continuité avec les autres religions. Autre exemple, l’empire musulman s’est beaucoup inspiré du droit byzantin pour administrer les territoires conquis. Sophie Bessis finit sa démonstration de l’importance de la pensée en Islam au Moyen-Âge sur l’importance de l’averroïsme comme première pensée rationnelle issue d’Aristote et contestant ainsi que la pensée islamique est étrangère à l’Europe, qu’il fait partie de l’altérité intellectuelle européenne et participe à son universalisme. Cela malgré une concurrence redoutable sur le plan religieux.


