Les révolutionnaires et la République de 1789 à nos jours, Michel Vovelle*
Révolution et République semblent former l'un de ces vieux
couples que l'on aime à classer parmi les fameuses exceptions
françaises. Faut-il considérer à présent que cet itinéraire commun est
entré, au gré d'un bicentenaire éludé et des bouleversements de l'ordre
du monde, dans les limbes d'un passé révolu ?
Révolutionnaires et République, depuis 1789 jusqu’à nos jours : voilà
un thème qui pourrait paraître rebattu, et en tout cas qui ne m’est pas
indifférent, tel que je l’ai abordé dans La passion de la République
(1992) puis dans 1789, l’héritage et la mémoire (2007). Qu’est-ce qui
est passé de mode, la République ou les Révolutions, jusqu’à leur
nouvelle explosion controversée depuis 2011 ? Les deux dira-t-on. La
Révolution est (ou était) terminée et François Furet avait gagné, les
républiques faisaient piètre figure.
En France, c’était comme la fin d’un vieux couple, d’un de ces
mariages mal assortis quoiqu’assez durables bien que fondés sur un
malentendu. Maurice Agulhon, sans méchanceté mais avec l’humour discret
qui le caractérise, l’avait illustré par la citation d’une « bavure »
municipale à Andernos en Gironde célébrant sur son monument la
République née le « 21 septembre 1789 » [au lieu du 21 septembre 1792,
ndlr.] ! Quelle erreur inexcusable pour des contemporains de Jules Ferry
que ce court-circuit chronologique… mais combien révélatrice d’une
culture politique de la Troisième République, qui associait jusqu’à les
confondre les deux notions Révolution et République.
Ciblant d’abord le temps de la Révolution de 1789-93, nous savons
bien que cette symbiose n’allait pas de soi. En 1789, l’idée même de
République n’était pas à l’ordre du jour. Jean-Paul Marat, le seul ou
presque qui dans Les chaînes de l’esclavage en ait appelé dès les
années 1770 aux « feux de la sédition » et à la subversion violente ne
présentait pas la République comme une panacée. D’autres non plus même
s’ils ont laissé échapper le mot de Révolution, comme Jean-Jacques
Rousseau (« Nous vivons le temps des Révolutions »). Car pour les
observateurs ou les penseurs des Lumières finissantes, les républiques
contemporaines c’était Venise, vieille oligarchie décrépite, les
Pays-Bas ou les Cantons suisses, au pouvoir contesté d’élites fermées.
Certes, à ce tableau dissuasif y avait-il deux échappées qui redonnaient
au mot de République valeur d’idéal ou d’espoir : une dans le passé,
l’autre dans un présent encore incertain. Dans le passé, c’était la
République romaine, cette référence antique dont tous ou presque sont
alors imprégnés, référence morale et politique à des valeurs plus encore
qu’à des institutions anciennes. Dans le présent un présent que maniant
volontairement l’anachronisme je me risquerai à comparer au regard
interrogatif que nous portons aujourd'hui sur les Révolutions arabes se
déroulaient les épisodes que nous nous sommes accoutumés à désigner
comme les Révolutions atlantiques. Soit bien sûr, au premier rang, la
guerre d’indépendance des treize colonies américaines, qui devait donner
naissance à la République des États-Unis, dont il n’est pas question de
sous-estimer l’effet.
